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D es formes furtives, dans un brouillard, dansent. Les ténèbres enveloppent tout à nouveau. Les silhouettes reviennent au rythme des ba...

L'Intumescence des illusions



Des formes furtives, dans un brouillard, dansent. Les ténèbres enveloppent tout à nouveau. Les silhouettes reviennent au rythme des battements du cœur, comme si, à chaque apport de sang frais et oxygéné, la divine pompe amenait la lumière au cerveau. Parfois, des sons sourds lui parviennent aux oreilles. Sont-ce vraiment les bruits du monde extérieur qui tempêtent dans ses tympans ? Le mouvement de l'air au passage des ombres ? La nuit, les ténèbres, le néant, l'oubli, la conscience envolée. Puis, comme pris dans un cyclone, un siphon déchaîné, les sensations se précipitent, la lumière jaillit de toute part, les bruits s'affolent, la brume s'éclaircit. Le bruit, la lumière, le bruit, la lumière, la lumière, le bruit... Stop ! Ses yeux viennent enfin de s'ouvrir, interrompant cette fureur. Un vent léger et doux lui caresse le visage, juste ce qu'il faut pour revenir doucement de sa torpeur et laisser ses neurones et ses synapses réactiver tous les circuits de son encéphale, bien douloureux à cet instant. Il reste recroquevillé, prostré, couché sur le flanc, les jambes relevées contre lui, en une boule compacte. Ses yeux, par contre, sont très actifs et scrutent chaque recoin de son environnement. Quelque chose ne va pas. Il y a une incohérence dans ce qu'il perçoit. Est-ce son esprit qui est encore ensommeillé ? Alors, il attend. Il regarde. Le sol est dur et froid sous son corps lourd. Sa hanche, son épaule semblent vouloir s’y incruster vainement et chaque tentative de mouvement lui arrache un cri de douleur, une douleur intense. Ne pas bouger. Attendre. Regarder. Il n’aperçoit autour que le ciel crépusculaire et quelques sommets d'immeubles d'où scintillent des lumières et ce ciel qui s'assombrit. Le bruit sourd qui l'entoure semble être celui d'une ville, des sirènes, des moteurs, un grondement incertain. Sans cette sensation d'être écrasé au sol, il parait voler, immobile dans les airs, comme en apesanteur au-dessus du monde.

Il se décide enfin à parcourir de ses mains l'espace qu'il occupe et se rend vite à l'évidence : il est plus exigu que ce qu'il pensait dans un premier temps. Une simple plateforme circulaire d'un mètre de diamètre maximum, suspendue dans les airs. Il parvient à se positionner sur le ventre, les jambes en apesanteur et, agrippé au bord, il se glisse délicatement à la limite du vide pour tenter d'en voir plus. Le sol est loin, à plusieurs dizaines de mètres, plus encore peut-être. Il n'est même pas sûr de le distinguer vraiment avec la nuit qui gagne du terrain. Sa plateforme est en fait la section d'un tube immense qui plonge vers le sol. Une antenne géante dont il serait le paratonnerre, s'il parvenait seulement à se redresser et à braver l'ivresse de l'altitude. Maintenant que tout son circuit neuronal est activé, que l'engourdissement de son corps s'éloigne, la peur le saisit et gagne du terrain. La peur et le vertige. Comment s'est-il retrouvé là ? Comment rejoindre la terre ferme ? Ne surtout rien tenter ce soir. Attendre. Encore. Et ne pas tomber.

Nouveau sursaut. Il s'était endormi. Le crépuscule a fait place à la lumière douce du matin. Lui qui a généralement un sommeil agité, au cours duquel il explore, quand il est seul, tous les recoins et les positions pour se réveiller invariablement en boule dans l'angle de la tête de lit, côté gauche... Comment n'a-t-il pas été précipité dans le vide ? Il se redresse, assis face à l'horizon qu'il contemple dubitatif et dans un souffle :

— Qu'est-ce que je fous là, bordel...

Aucun souvenir. Rien. Pas même son nom. Aucun des vêtements qu'il porte ne lui est familier. Chemise claire et veste de costume sombre. Jean et chaussures de ville noirs. Il fouille ses poches à la recherche d'un portefeuille ou de n'importe quel élément qui résoudrait au moins cette énigme. La déception à nouveau. Mis à part ce bout de papier plié en quatre, pas le moindre indice sur qui il est ni où il est. Sur le papier sont griffonnés ces quelques mots :

« Yukon. 2812. Rendez-vous aujourd'hui à 14 h. Je t'attendrai. Frappe trois fois.»

Maintenant que le soleil est haut, il peut enfin scruter la passerelle qui le supporte depuis tant d'heures. Une plaque parfaitement lisse, métallique, reflète les rayons de lumière et se réchauffe peu à peu. En son centre, une petite partie circulaire, comme un poinçon, légèrement enfoncé et pas plus grand qu'une pièce de monnaie. Un bouton ? Il pose son pouce dessus et appuie doucement. Ça aurait été trop simple. Il appuie plus fort, s'aidant pour cela de tout son poids. Pas le moindre mouvement. À bout de nerfs, il s'emporte, crie de rage, insulte l'aspérité, pleure et tape, tape comme il peut sur ce bout de machin qui apparaît comme la seule irrégularité de son espace et qui, pense-t-il, pourrait le sortir de ce mauvais pas. À bout de souffle, il s'accroupit au-dessus et pleure de tout son soûl. Ses larmes débordent et ruissellent sur la plaque puis glissent lentement vers son centre. L'élément central est bientôt submergé sous les flots. De petites bulles se forment, l'eau pénètre par ce passage. Comme dans la tuyauterie d'un évier, le torrent de larmes forme un léger tourbillon, avant que tous les fluides de son désarroi ne soient absorbés.

Un cliquetis, un vrombissement, un mouvement. La plaque se scinde en six parties, à partir du centre, tels les rayons d'une roue, qui, maintenant, s'enfoncent, laissant apparaître un escalier en colimaçon qui s'ouvre sous lui. Il n'a pas le temps de réagir et se retrouve précipité, blackboulé, dans les marches. Le tourbillon de ses larmes fait face à un autre, mais ce coup-ci, tout son corps en pâtit. Par chance, il ne fait que quelques mètres avant de retomber maladroitement sur ses pieds. La descente est vertigineuse et à l'aveugle. Interminable. Chaotique.

Il s'arrête, prend une grande inspiration pour oxygéner son cerveau, ralentir son pouls, respirer de nouveau. Il reprend la descente avec cette fois-ci une autre stratégie : mémoriser l'espace entre les marches, l'angle du colimaçon, l'inclinaison et la colonne centrale autour de laquelle il déroule la pente. Il n'a plus à réfléchir. Descendre. Contrôler son rythme, son souffle. C'est un jeu d'enfant maintenant, son corps est en mode automatique, mais son esprit reste éveillé, tentant de démêler cette situation incompréhensible. Qui ? Quoi ? Où ?

Le choc est d'une violence inouïe. Pris par cette descente infernale, l'esprit déconnecté du corps, il s'est même pris à accélérer. Mais la cloison qui l'arrête net est sans concession. Outre la douleur de la rencontre de son crâne contre l'acier, c'est la vibration qui s'en suit qui le tétanise et lui fait perdre connaissance. Sous le choc, la paroi réagit comme le tube géant d'un orgue de cathédrale et l'onde le foudroie en une fraction de seconde. À son réveil, la résonance est toujours présente et l'acouphène monstrueux lui vrille le cerveau. À tâtons, il palpe autour de lui à la recherche d'une issue. Plus question de respirer ou de réfléchir ; s'il reste une seconde de plus dans cet endroit, son corps tout entier va exploser. Sa main rencontre une poignée, un loquet qu'il actionne en hâte, une porte s'ouvre, la lumière blanche et éblouissante, l'air frais du dehors. Il s'écroule à quatre pattes sur le bitume. Enfin. Enfin sorti de cette geôle.

Le temps de s'habituer à ce nouvel environnement, il reste ainsi prostré, écoutant la ville s'animer autour de lui. Tous ces bruits du quotidien qu'on finit par oublier et ne plus vraiment distinguer. Les véhicules, les pas, des bouts de conversations, des sonneries, des musiques, des vibrations... un condensé de vie, de vies. Une bouillabaisse auditive. La mélodie de l'activité humaine. Il se redresse pour prendre part à cette animation et tenter de résoudre enfin la confusion dans laquelle il est plongé depuis plus de 24 heures.
Un éclair blanc lui foudroie le crâne et l'éblouit. Des voix s’immiscent en lui, des cris. Les siens ? Il se débat, mais ne peut plus bouger. Puis plus rien. Cette sensation s’évanouit aussi vite qu'elle l'a assailli. Il est toujours au sol.
En se redressant, ce qu'il découvre est tout aussi désarmant. La ville est vide, déserte. Ce qu'il entend est comme un enregistrement, pourtant il a l'impression que les sons lui parviennent de partout, le frôlent même. Comme si le monde était là, mais invisible. Comme s'il évoluait dans une dimension ne lui permettant pas de voir, mais seulement d'entendre le monde. Le sentir aussi, car lui parviennent des bouquets olfactifs révélateurs d'où il se trouve : des parfums, des odeurs de bitume chauffé par le soleil, de nourriture de fast-foods, de poubelles, de poussières... La ville, encore.

Dans sa poche, sa main tombe de nouveau sur le morceau de papier griffonné. Il le relit. Sa seule piste. Mais comment se repérer dans ce lieu qui ressemble de plus en plus à un décor. Il cherche autour de lui des panneaux, des indications, des plans de bus, tout ce qui pourrait l'aider. Mais rien de tel. Alors il commence à marcher au hasard des rues, son papier à la main, scrutant tout sur son passage. Il tente à plusieurs reprises de rentrer dans une boutique et d'ouvrir toute porte qui s'offre à lui, mais tout est fermé, verrouillé, inaccessible. Il est désespérément seul. Errant dans un décor de cinéma.

L'éclair à nouveau. Cette fois-ci, c'est si violent qu'il s'écroule à genoux, tient sa tête entre les mains et tente de contenir la douleur. Il perçoit des personnes autour de lui. Elles lui parlent. Non, elles parlent de lui. Il hurle. Plus rien de nouveau...

La ville s'étend à perte de vue et il ne sait plus depuis combien de temps il marche. Pourtant quelque chose vient de changer. Les bruits se sont évanouis, laissant place à un silence étourdissant. Levant les yeux au ciel, il constate que la nuit gagne du terrain. Ce mystérieux rendez-vous n'a plus de sens et il va devoir trouver un abri pour la nuit. Peu à peu les lumières de la ville apparaissent au rythme de l'intensité lumineuse du jour qui s'éteint. Il retombe sur un carrefour qu'il a précédemment traversé. 

— Et merde, je tourne en rond, se dit-il.

Il avait précédemment tourné à droite, il décide de prendre la direction opposée. L'avenue est sombre et pas encore éclairée.

La lumière ! Non ! Cette fois-ci, il ne s'écroule pas au sol et tente de dépasser la douleur. La scène est plus distincte que les fois précédentes. Il est sanglé sur un lit, une lumière si forte braquée sur lui qu'il peine à distinguer les quatre personnes au-dessus de lui, leurs visages dissimulés sous des masques.

Puis plus rien à nouveau. Il est là, seul au milieu de la rue. Il reprend ses esprits et se redresse. À une centaine de mètres luit une enseigne qu'il n'arrive pas à lire à cette distance. Elle clignote au sommet d'un immeuble majestueux, tel un phare au milieu de cette mer de béton.

« Hôtel Yukon. » Voilà ce qui est écrit. Et pour une fois, la porte cède facilement lorsqu'il entreprend de la pousser. Le hall, la conciergerie sont vides et face à lui un majestueux escalier semble mener dans les entrailles du phare. Alors que son pied se pose sur la première marche, un « ding » retentit sur le côté. L'ascenseur qu'il n'avait pas remarqué vient de s'arrêter. La porte s'ouvre et il s’engouffre immédiatement dedans. Le tableau de commande prend presque toute la paroi latérale de l'ascenseur et il ne sait quel bouton actionner. C'est le moment de ressortir son papier :

« Yukon. 2812. Rendez-vous aujourd'hui à 14 h. Je t'attendrai. Frappe trois fois. »

Il peine à trouver le bouton 2812 et, fébrile, il l'actionne. Dans un grondement sourd et un tremblement peu rassurant, l’ascenseur s'élève dans les airs pour une course infernale vers le sommet. Quand il s'arrête et que le sas s'ouvre, apparaît devant lui une unique porte avec le numéro 2812 inscrit dessus. Rien d'autre. Ni couloir, ni corridor. Une porte. Il s'apprête à tourner la poignée pour rentrer quand il se rappelle les indications sur le bout de papier. Trois coups sur la porte. Il guette une voix, une invitation à entrer, mais rien ne bouge derrière la paroi de bois. Il n'hésite pas longtemps à l'ouvrir, car il veut des réponses à tout ce merdier. Comprendre, savoir.

Une chambre d'hôtel donc. Devant lui, un petit couloir. Sur la gauche, une salle de bain et, au bout du couloir, la chambre. Une femme est assise sur une chaise près du lit et lui fait face. Elle a les yeux bandés et sourit en sentant sa présence. Une belle femme en bas et jupe noire, perchée sur de jolis talons et drapée d'un chemisier blanc légèrement déboutonné. Suffisamment pour apercevoir le galbe de sa poitrine.
Il lance un « bonjour » qui se perd dans le silence et dont la réponse est un sourire encore plus intense de la mystérieuse femme.

Il s'approche à pas feutrés jusqu'à se retrouver près d'elle. Elle tend les mains et déboutonne sa chemise dont elle écarte les pans avant d'y engouffrer son visage. Ses narines frétillent et elle le hume d'une grande inspiration. Son visage irradie malgré l'absence de son regard. Sa main glisse sur son entrejambe, attrape son sexe à travers ses pantalons et lâche dans un souffle :

— Baise-moi.

Elle se redresse et ils s'embrassent avec fougue, répandant leurs vêtements aux quatre coins de la pièce sans jamais se quitter des lèvres ou des mains. Ils tombent sur le lit et grognent ou feulent tels deux félins, roulant l'un sur l'autre. À cette lutte consentie, il prend vite le dessus, lui plaquant les mains contre le lit face à lui et, juste avant de se glisser en elle, arrache son bandeau pour plonger ses yeux dans les siens. L'intensité qui se dégage de leurs regards ne nécessite aucun mot. Restent leurs souffles, leurs grondements, leurs gémissements et, à aucun moment, le fil tissé par leur regard n'est interrompu. La baise est intense, propice à un plaisir rapide, mais elle en décide autrement et le bascule soudainement sur le dos, prenant à son tour le dessus. Elle l'agrippe fermement d'une main et le glisse entre ses lèvres avec autant de vigueur qu'il la harponnait l'instant d'avant. Lui s'abandonne de plus en plus et quitte son regard un instant, en fermant les yeux, prêt à lâcher prise totalement. Mais elle veille et le reprend aussitôt. Fermement :

— Regarde-moi !

Il s’exécute sans même réfléchir, complice ou victime consentante de son emprise sur lui. Ça main serre son sexe très fort, un peu trop peut-être, et coulisse sur lui avec vigueur. Lui lutte pour ne pas fermer de nouveau les yeux. Il plonge en elle ; tout s'efface autour. Il n'y a plus que la constellation de son âme à travers ses pupilles à elle et son plaisir imminent à lui.

La petite mort. Ses yeux se ferment.

Des formes furtives, dans un brouillard, dansent. Les ténèbres enveloppent tout à nouveau. Les silhouettes reviennent au rythme des battements du cœur, comme si, à chaque apport de sang frais et oxygéné, la divine pompe amenait la lumière au cerveau...

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La photo de la semaine #10






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La photo de la semaine #9

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L a piqûre. La piqûre, c'est cette sensation très localisée, cette petite pointe insignifiante sur une grande surface qui sait m...

Ça pique



La piqûre. La piqûre, c'est cette sensation très localisée, cette petite pointe insignifiante sur une grande surface qui sait manifester sa présence. Son intensité est variable, mais est-ce réellement une douleur ? Je ne le crois pas. Ça ne paralyse pas, ça ne foudroie pas et parfois on ne s'en rend même pas compte. Non pas que l'on soit devenu insensible, mais en connaître la cause rend l'esprit plus léger. D’ailleurs, parfois ça démange plus que ça ne pique. Alors on gratte… et là, hummm quel soulagement ! La sensation passe de la douleur au plaisir.

Souvent je me pique. Je ne sais trop si c'est de la maladresse de ma part ou une forme de défi à me balader sur des versants escarpés, entourés de buissons épineux. Le risque est plus grand, forcément. Suffit juste de prendre un chemin plus sécurisé, plat et sans surprises. Mais moi je me fais vite chier dans ce genre de balade. Me revient l'image de Béranger, l'assistant-bibliothécaire qui se flagelle dans sa cellule avec des tiges de rosiers pour expier ses péchés… je n'en suis pas là ! Et je n'ai rien a expier. Pour lui, il ne s'agit plus de piqûre, mais véritablement de douleur, une blessure profonde sciemment provoquée par la concentration et la multiplication.

Je ne cherche pas à tomber dans les buissons, ni même à trébucher sur une épine. Le chemin est juste plus joli, plus riche, plus vivant, plus intense. Plus libre ?

Alors, quand ça pique, c'est une façon de réaliser que je ne suis pas indifférent. Et souvent, je le dis. D'autres fois, je me tais. Juste un petit « aie » intérieur, une petite pause, le temps de réaliser ce qu'il se passe. Et je repars. Et j'ai déjà oublié. Les choses ne glissent pas sur moi et je ne m'isole pas d'elles pensant me protéger en les mettant dans des cases bien hermétiques. Je pourrais couper les buissons, me direz-vous, en tous cas les épines qui dépassent ? Bah non ! Je n'ai aucune raison de les contraindre, ces épines ! C'est aussi leur liberté qui implémente la mienne.

Bon, quand je trébuche - parce que ça m'arrive aussi, hein ! - quand je trébuche, je fais moins le fanfaron. Mais bon, je me relève quand même et je fais juste un peu plus gaffe où je mets mes pieds. Et l'âge avançant, j'apprends de mes expériences… enfin j'essaie.

Je vous laisse, je reprends mon chemin. Et comme j'étais en train de vous causer, j'ai pas fait gaffe et j'ai frôlé une épine. Je ne suis pas indifférent… euh, ça pique, je veux dire.

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La photo de la semaine #8

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Les paysages qui défilent, la vitre qui me maintient dans un aquarium et me coupe du paysage olfactif... Je dois faire un gros effort po...

Le train


Les paysages qui défilent, la vitre qui me maintient dans un aquarium et me coupe du paysage olfactif... Je dois faire un gros effort pour retrouver ces odeurs de terres argileuses cuites au soleil, cette végétation déjà grillée par l'été capricieux, l'iode léger poussé par un vent chaud. Je ne suis plus qu'un témoin contemplatif d'un paysage, maintenant vide de ses sujets...

Et sans ce petit merdeux qui téléphone depuis une heure à voix haute à sa meuf pour lui dire grossomerdo :

— tu es pas la plus belle enfin si t'es la plus belle quoi que je me suis déjà tapé des meufs super moches je t'aime bébé parle plus fort j'entends rien tu parles dans le vide...

Pendant qu'elle, visiblement discute sur Facebook en même temps et lui rapporte les commentaires des autres interlocuteurs... Tout ça avec une voix bien pleine, histoire que tout le wagon réalise à quel point c'est un cador, car il a une meuf !

Sans ce merdeux, disais-je, je laisserais mon esprit s'envoler, divaguer, s'attacher à laisser passer lentement cette boule qui m'étreint depuis le matin même de mon départ. Au fil des paysages qui évoluent et me rapprochent d'autres bonheurs encore incertains.

Là tout de suite, j'ai peur.

C'est irraisonné, irraisonnable et certains me diront par empathie que c'est tout à fait compréhensible. Alors j'écris. Je cris sur mon carnet Moleskine, l'outil indispensable quand on est auteur... enfin, j'aurais bien aimé. En fait de Moleskine, je cris sur l'emballage de mon sandwich, pour éviter de me lever et de crier sur l'autre con au bout du wagon qui ne comprendrait même pas la raison de mon courroux.

Je sors de mes délires un instant, emporté par un retour brutal de tous mes sens. Un mélange de tarte tatin et de Dermophil Indien vient de s'asseoir à mes côtés. Reprenons. Donc : le soleil haut et chaud, les buissons grillés, la terre rouge et craquelée et parfois des bouts de mer entre deux collines, embaumés par la cannelle, la pomme et le Dermophil Indien.

Franchement, de quoi je me plains !

Fiuuu, foutcha, mazette !!! Ce n'était pas juste une brise... mais bien un ouragan !!! D'où je suis, j'ai la certitude que même après les 6 heures de train qui m'attendent, aucune odeur de sueur ne va réussir à parvenir à mes narines. Et pourtant, on est au moins 50 dans ce caisson. Merci mademoiselle ! Vous êtes ma marraine la bonne fée, Marie machin chose, ma bonne étoile ! Bouddha, c'est toi ? Mon bouddha est de retour, alléluia ! Tout n'est donc pas perdu, l'espoir renait enfin grâce à la tarte tatin. Venez là que je vous embrasse !

Euh, c'est peut-être empoisonné ? On me tend un piège ? Une épreuve de plus ?

J'ai peur, je vous dis.

Je me ravise donc. Elle ne connaitra pas la fougue et l'indécence dont je peux être capable. Quant à moi, je m'évite une baffe et un possible coma diabétique.

Le train continue sa route. Il semble donc que le conducteur n'ait pas perdu connaissance après le passage de l'ouragan. C'est bon signe. Les paysages ont vite changé pour laisser place à la grisaille. La météo me confirme qu'il pleut sur ma destination. Me reviennent les mots de Paul... Paul Verlaine :

Il pleut sur mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?

Pas de transfert, pas de projection.
Je suis juste mélancolique ce soir.
La peur est déjà en train de se dissiper.
Je sais déjà que demain.


Arthème Léonard ©

La photo de la semaine #7

Arthème Léonard ©
Fourni par Blogger.